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SOCIETE HISTORIQUE DU VIe ARRONDISSEMENT

Les lieux, édifices et monuments

Closerie des Lilas, et Bal Bullier

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La Closerie des Lilas

 

Des cafés emblématiques de Montparnasse, la Closerie des Lilas est le plus excentré, mais non le moins intéressant. L'été sa terrasse, à l'angle de la rue Notre-Dame-des-Champs (déjà tout un programme) et du boulevard du Montparnasse, reste un endroit plein de charme et, quand il fait beau, l'ombre de la statue majestueuse du maréchal Ney ne réussit pas à casser l'atmosphère quasi campagnarde de l'endroit. Son nom même invite au dépaysement.

 

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La statue du maréchal Ney, carte postale. Doc. François Escoube.


C'était à l'origine un banal café de quartier établi à côté d'un relais de diligences, que rien à priori ne destinait à la célébrité. Car c'est en face, de l'autre côté de ce qui est devenu le boulevard Saint-Michel, que tout va commencer (1).


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Plan du quartier, en jaune la Closerie des Lilas actuelle, près de la statue du maréchal Ney en bleu, en vert l’ancienne Closerie, devenue en suite le Bal Bullier. Fond de plan Bouvard, 1895, Doc. Sh6.



Au début du 19ème siècle il existait en effet le long de la rue d'Enfer (qui a été ensuite absorbée par le boulevard Saint-Michel récemment percé), sur son trottoir est, une guinguette semblable à toutes celles qu'on trouvait aux extrémités de la ville, là où commençaient les faubourgs. On l'avait d'abord appelée la Closerie des Lilas, sans doute en raison des arbustes qui la fleurissaient au printemps, puis elle était devenue la Chartreuse, nom tout aussi évocateur. En 1838, l'établissement est racheté par le propriétaire d'un bal célèbre installé au cœur de l'île de la Cité dans l'ancienne église Saint-Barthélemy (2) d'abord aménagée en théâtre, le Prado d'Hiver, pour, le succès aidant, y ouvrir une succursale qui, pour l'occasion, prend le nom de Prado d'Été.

Neuf ans plus tard, en 1847, François Bullier, un ancien serveur du bal voisin de la Grande Chaumière (il se trouvait à l'angle du boulevard du Montparnasse et de la rue de la Grande-Chaumière), décide de se mettre à son compte et rachète à son tour le Prado d'Été.


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L’entrée du bal « Bullier » coté droit, et le boulevard Saint Michel. Doc. François Escoube.


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L’entrée du bal « Bullier ». Doc. François Escoube.


Il voit grand, aménage à l'intérieur des salles en style mauresque et agrémente l'extérieur en plantant mille pieds de lilas, ce qui le conduit à redonner à l'établissement son premier nom, Closerie des Lilas, cette fois-ci pleinement justifié. Une innovation technique plaît à la clientèle : le soir les jardins sont éclairés par des globes fonctionnant au gaz.


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La grande salle du bal Bullier. Doc Sh6


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La grande salle du bal Bullier. Doc. François Escoube.

 

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Deux cartes publicitaires emblématiques de l’ambiance qu’on venait alors y chercher.

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 « Vive les étudiants, Qui ont des femmes et pas d’enfants ... ». Docs François Escoube.


Petit (ou gros) péché de vanité, Bullier ne résiste pas au plaisir d'abandonner le nom champêtre au profit … du sien propre : on parle désormais du Jardin Bullier, puis bientôt du Bal Bullier. Le nom de Closerie des Lilas est redevenu disponible.


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La Closerie des Lilas, jardins à l’extérieur. Gravure Henri Valentin, 1891. Doc. Christian Chevalier


Pas pour longtemps : avec l'accord de la famille Bullier qui n'en a plus que faire, il est repris par le propriétaire du modeste café de quartier installé sur le trottoir d'en face. Notre Closerie des Lilas est née. Le nom ne tarde pas à attirer une nouvelle clientèle, artistes ou écrivains. L'endroit va vite devenir à la mode.


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La nouvelle Closerie des Lilas. Doc. François Escoube


On pourrait citer des dizaines de célébrités. Limitons-nous à celles qui ont marqué les lieux par leur assiduité. Commençons par un des ténors du mouvement symboliste, un grec, Johannès Papadiamantopoulos, alias Jean Moréas, dont le succès du Pèlerin Passionné en 1890 fut fêté à la Closerie par ses amis et disciples au cours d'un mémorable banquet. Au début du 20ème siècle c'est un autre poète qui y règne en seigneur, en prince pourrions-nous dire, puisqu'il s'agit précisément de celui qu'on a surnommé le Prince des Poètes, Paul Fort. En 1905, aidé d'André Salmon, il y lance ses « mardis » littéraires qui attirent parfois deux cents personnes qu'on ne sait plus où placer ; à deux heures du matin, le patron est obligé de mettre tout le monde à la porte. On consommait, souvent avec excès, absinthe, mandarin-citron ou picon-curaçao, à vingt centimes le verre. On y voit Alain Fournier, Francis Carco, Roland Dorgelès, entre autres, et du côté des artistes Picasso et le couple Delaunay, ces derniers ne passant pas inaperçus dans leurs tenues bariolées.

Là comme ailleurs la Grande Guerre crée une rupture. De nouveaux habitués font leur apparition, notamment des Américains. Gertrude Stein (3) y vient souvent. Et Ernest Hemingway, qui à l'époque habite rue Notre-Dame-des-Champs y a ses habitudes, mentionnant à plusieurs reprises la Closerie dans son Paris est une fête : « Il n'était pas de café plus proche de chez nous que la Closerie des Lilas [..] et c'était l'un des meilleurs cafés de Paris », ou encore « Il y faisait chaud, l'hiver ; au printemps et en automne, la terrasse était très agréable, à l'ombre des arbres ». Il apprécie aussi la compagnie muette de son « vieil ami le maréchal Ney, statufié sabre au poing, et l'ombre des arbres jouait sur le bronze, et il était là, tout seul, sans personne derrière lui, avec le fiasco qu'il avait fait à Waterloo ». Il en apprécie la clientèle, bien différente de celle des cafés du carrefour Raspail-Montparnasse (Le Dôme et La Rotonde) où on allait « pour y être vus ». À la Closerie des Lilas se réunissent des poètes, dont Paul Fort. Hemingway y croise aussi une fois Blaise Cendrars, dont le profil de baroudeur ne pouvait que le séduire. Là, il se sent bien pour travailler : « La présence de tous ces gens rendait le café accueillant [..] et nul ne songeait à se donner en spectacle. C'est là qu'il écrit Le soleil se lève aussi. Il y est souvent rejoint par son compatriote Scott Fitzgerald, qui devient son ami. Mais il y apprécie tout autant de s'y retrouver seul, au terme d'une journée bien remplie, en savourant « une bière bien fraîche avant de rentrer à la maison, dans l'appartement au dessus de la scierie ».


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La Closerie des Lilas, l’intérieur, début XXe. Doc. François Escoube


Mais l'âge d'or de la Closerie touche à sa fin. D'autres établissements vont prendre le relais, à Montparnasse ou un peu plus tard à Saint-Germain-des-Prés. Elle conserve néanmoins son aura très particulière, Au début des années 1970 le cinéaste Robert Enrico y tourne la scène de son film Le vieux fusil dans laquelle Romy Schneider et Philippe Noiret se retrouvent pour la première fois à la table d'un restaurant. Plus près de nous, depuis 2006, un jury s'y réunit chaque année pour décerner le Prix du livre incorrect. Et il n'est pas rare d'y croiser les célébrités du moment.

JPD

(1) Cet article s'appuie sur l'article publié par Édouard-France Vincent, La Closerie des Lilas, dans notre bulletin Nouvelle série N° 9 – Année 1981-1982.
(2) Elle se situait le long de l'actuel boulevard du Palais, à l'extrémité sud du tribunal de Commerce de Paris.
(3) Voir notre article « Gertrude Stein, une Américaine à Paris »

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