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Hemingway, un Américain à Paris

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Hemingway, un Américain à Paris

 

Des grands écrivains américains du XXe siècle Ernest Hemingway est celui qui a noué avec Paris les liens les plus étroits. Sa prédilection pour la rive gauche et tout particulièrement pour le VIe arrondissement fut manifeste et il y laissa son empreinte en de nombreux endroits. Il en a fait le sujet d'un de ses meilleurs ouvrages, Paris est une fête, sur lequel s'appuie cet article.

Engagé à 19 ans dans la Croix-Rouge italienne, il débarque à Bordeaux et fait étape à Paris au début du mois de juin 1918 avant de rejoindre l'Italie. Il n'oubliera pas ce premier contact avec la capitale de la France, qui lui permit d'être le témoin d'un bombardement par les canons allemands de longue portée de la même famille que les « grosses Bertha » de Krupp utilisées notamment à Verdun.

 

Premier séjour à Paris

De retour aux États-Unis il se marie et obtient le poste de correspondant pour l'Europe du Toronto Star. Le jeune couple arrive à Paris quelques jours avant Noël 1921 et descend provisoirement à l'hôtel Jacob et d'Angleterre (1), au n° 44 de la rue Jacob, le temps de trouver un logement. C'est le premier domicile d'Hemingway dans le VIe arrondissement. Ils y ont pour voisin de chambre Lewis Galantière, un américain traducteur d'écrivains français et notamment, plus tard, de Saint-Exupéry. Le choix de l'hôtel n'a pas été laissé au hasard: c'est là que Benjamin Franklin avait séjourné en 1783 et où, depuis, de nombreux américains déposaient leurs valises quand ils venaient à Paris. Ils n'y restent pas longtemps et emménagent en janvier 1922 dans un petit appartement de deux pièces sans confort au dernier étage d'un immeuble au n° 74 de la rue du Cardinal-Lemoine, dans le Ve arrondissement, à deux pas de la place de la Contrescarpe dont il n'apprécie guère les cafés, mal fréquentés selon lui.

Il leur préfère de loin ceux de Saint-Germain-des-Prés. Il aime tout particulièrement un établissement de la place Saint-Michel, « plaisant, propre, chaud et hospitalier ». On y sert « ce bon rhum de la Martinique », et des « portugaises au fort goût de marée ». Sans aucun doute, Paris est une fête !

Rien d'étonnant non plus à ce qu'il fréquente la communauté américaine établie à Paris, nombreuse dans ce quartier. Et notamment la grande collectionneuse d'art Gertrude Stein, dont il devient bientôt un familier dans son petit appartement du 27 rue de Fleurus, à deux pas du jardin du Luxembourg qu'il prend plaisir à traverser pour venir la voir, de plus en plus fréquemment au fil des mois. Il n'en laisse pas pour autant un portrait flatteur : « [Miss Stein] était très forte, mais pas très grande, lourdement charpentée comme une paysanne ». Elle était tout sauf élégante, et la femme d'Hemingway, un jour qu'elle l'y avait accompagné, « s'efforçait de ne pas examiner les étranges oripeaux de Miss Stein ».

Comme il fait à pied les trajets entre la rue du Cardinal-Lemoine et la rue de Fleurus, il varie ses itinéraires, ce qui lui permet de bien connaître le quartier. Il découvre ainsi la petite librairie de Sylvia Beach 12 rue de l'Odéon, rue qu'il n'aime pas, « froide, balayée par le vent ».

1 Rue de lOdeon en 1917 400
La rue de l’Odéon photographiée en 1917, doc. Sh6.



Miss Beach était une compatriote de deux ans son aînée, qui tenait une petite librairie de langue anglaise à l'enseigne évocatrice de Chez Shakespeare, ainsi qu'une bibliothèque de prêt. Bien accueilli, il en devient un habitué.

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Hemingway chez Sylvia Beach en 1944. Doc. Sh6.

 

Et par elle il fait la connaissance d'Adrienne Monnier, qui tient elle aussi librairie sur l'autre trottoir de la rue de l'Odéon, au n° 7, à l'enseigne évocatrice de La Maison des Amis des Livres. Son activité de reporter l'amène à voyager, mais il retrouve toujours Paris avec bonheur.

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La Maison des Amis des Livres d’Adrienne Monnier (au centre de la photo), photographiée en 1918. Les croisillons de papier collés sur les vitrines voisines étaient des protections (illusoires), contre les effets de souffle des obus des « grosses Bertha ». doc. Sh6.



Il aime aussi passer quelques instants au musée du Luxembourg qui, à l'époque, exposait les tableaux aujourd'hui accrochés au musée d'Orsay ou au Jeu de Paume. Il apprécie les impressionnistes, qu'il avait découverts à l'Institut artistique de Chicago, notamment Manet et Monet. Mais c'est Cézanne qui le fascine.

Sylvia Beach lui a transmis le goût des livres. Il prend l'habitude flâner le long des quais devant les boîtes des bouquinistes et apprécie tout particulièrement ceux du quai des Grands-Augustins et du quai Voltaire, parce qu'on y trouve des livres anglais. Les deux ou trois bouquinistes spécialisés dans ces ouvrages s'approvisionnaient auprès des employés des hôtels de la rive gauche fréquentés par les étrangers anglophones, notamment l'hôtel Voltaire, sur le quai du même nom, qui abandonnaient leurs livres dans leur chambre en partant. Ils achetaient les livres le plus souvent pour une bouchée de pain, le prix étant fonction de la qualité de la reliure que du texte ; quand ils n'étaient pas reliés, il ne valaient tout simplement plus rien.

Deuxième séjour à Paris

À la fin du mois d'août 1923 les Hemingway rentrent en Amérique en prévision de la naissance de leur premier enfant, qui survient le 10 octobre. Mais Ernest s'ennuie et ne songe qu'à revenir en Europe. C'est chose faite fin janvier 1924. Cette fois-ci il a renoncé à son activité de reporter pour se consacrer librement à la carrière d'écrivain. Ils élisent domicile au cœur du VIe arrondissement, 113 rue Notre-Dame-des-Champs, au-dessus de l'atelier d'un charpentier. Il s'est ainsi rapproché de son quartier de prédilection et reprend ses visites à ses amies américaines. De ses déambulations il a laissé des descriptions pittoresques qu'instructives, nous renseignant sur les changements intervenus en presque un siècle, ainsi : « Après avoir quitté le Luxembourg vous pouviez descendre par l'étroite rue Férou jusqu'à la place Saint-Sulpice, où l'on ne trouvait pas de restaurants et où il n'y avait qu'un square tranquille avec des bancs et des arbres, une fontaine avec des lions, et des pigeons qui se promenaient sur l'asphalte et se perchaient sur les statues des évêques. Il y avait aussi l'église et des boutiques où l'on vendait des objets pieux et des vêtements sacerdotaux, du côté nord ».

Il n'a pas de revenu fixe et le train de vie familial dépend du produit, aléatoire, de sa plume. Mais en ce temps-là certaines adresses étaient encore accessibles aux bourses peu garnies. Un jour il entre chez Lipp, boulevard Saint-Germain. Très assoiffé, il commande un distingué, c'est-à-dire une chope de bière d'une contenance d'un litre, et une salade de pommes de terre marinées dans de l'huile d'olive.

Mais son café préféré est la Closerie des Lilas, au bout du boulevard du Montparnasse, à deux pas de son domicile. Il y prend vite ses habitudes : « Il n'était pas de café plus proche de chez nous que la Closerie des Lilas [..] et c'était l'un des meilleurs cafés de Paris », ou encore « Il y faisait chaud, l'hiver ; au printemps et en automne, la terrasse était très agréable, à l'ombre des arbres ». Il apprécie aussi la compagnie muette de son « vieil ami le maréchal Ney, statufié sabre au poing, et l'ombre des arbres jouait sur le bronze, et il était là, tout seul, sans personne derrière lui, avec le fiasco qu'il avait fait à Waterloo ». Il en apprécie la clientèle, bien différente de celle des cafés du carrefour Raspail-Montparnasse (Le Dôme et La Rotonde) où on allait « pour y être vus ». À la Closerie des Lilas se réunissent des poètes, dont Paul Fort. Hemingway y croise aussi une fois Blaise Cendrars, dont le profil de baroudeur ne pouvait que le séduire. Là, il se sent bien pour travailler : « La présence de tous ces gens rendait le café accueillant [..] et nul ne songeait à se donner en spectacle. C'est là qu'il écrit Le soleil se lève aussi. Il y est souvent rejoint par son compatriote Scott Fitzgerald, qui devient son ami. Mais il y apprécie tout autant de s'y retrouver seul, au terme d'une journée bien remplie, en savourant « une bière bien fraîche avant de rentrer à la maison, dans l'appartement au dessus de la scierie ».

Autre établissement qu'il aime fréquenter avec sa femme, Le Nègre de Toulouse, au n° 159 du boulevard du Montparnasse, « où nos serviettes de table, à carreaux rouges et blancs, étaient glissées dans des ronds de serviette en bois et suspendues à un râtelier spécial en attendant que nous venions dîner ». On y buvait « du bon vin de Cahors » et « sur le menu polycopié à l'encre violette » on lisait parfois que le plat du jour était du cassoulet : « Le mot me fit venir l'eau à la bouche ». Il arrive aussi que Fitzgerald l'invite chez Michaud, un restaurant plutôt chic et assez cher à l'angle de la rue Jacob et de la rue des Saints-Pères (2). On le voit aussi au restaurant Le Pré-aux-Clercs, à l'angle des rues Bonaparte et Jacob, qui existe toujours et sous la même enseigne.

Cette tranche de vie parisienne prit fin en 1927 quand Hemingway divorça et rentra aux États-Unis avec sa nouvelle épouse.

JPD

(1) Aujourd'hui tout simplement hôtel d'Angleterre.
(2) L'établissement existe toujours, sous l'enseigne de Comptoir des Saints-Pères.

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