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Petit journal du confinement - No 12

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29 Mai 2020

Libération

 

Ce 8 mai 2020, le soleil étincelle, le ciel est particulièrement bleu, la place de l’Étoile est déserte, les avenues qui y conduisent sont désolées, les Champs-Élysées vides s’allongent à l’infini. Devant l’Arc de triomphe, les quelques plus hautes personnalités de l’État, civiles et militaires, se tiennent à bonne distance les uns des autres. La cérémonie officielle, sans public ni défilé militaire, commence : plus bas, au milieu des Champs-Elysées, le président de la République s’arrête devant la statue du général de Gaulle, dépose une gerbe de fleurs et s’entretient avec l’aîné des petits-fils du Général. Il arrive sous l’Arc de triomphe, dépose une gerbe et ravive la flamme du tombeau du Soldat inconnu, la sonnerie aux morts retentit, quelques choristes de la Garde républicaine chantent a capella l’hymne national. Le président signe le Livre d’or avec son propre stylo et se frotte les mains avec du gel hydroalcoolique. Il s’entretient tour à tour avec les chefs des Armées et on perçoit à la télévision des bribes de ce qu’ils se disent.


Au milieu des commentaires, un propos d’un historien invité retient mon attention, « Il ne faut pas comparer ce que nous vivons aujourd’hui avec ce que nos anciens ont vécu au cours de la Première Guerre mondiale, mais plutôt, mutatis mutandis, lors de la Seconde… »
Cette remarque réveille mes plus anciens souvenirs.


Janvier 1943, mon père étant nommé à Paris, mes parents quittent Montpellier. Hébergés chez un oncle, Pierre de Retz, 14 rue du Cherche-Midi, ils cohabitent avec la famille du peintre paysagiste de l’École de Paris, Anders Osterlind, fils du peintre suédois Allan Österlind. Un parent, Ferréol de Ferry, engagé dans le Mouvement national des prisonniers et déportés de guerre (MNPDG) de François Mitterrand, arrive en octobre 1943 car il vient d’être nommé au Service des archives du ministère des Colonies rue Oudinot. Mon plus jeune frère naît en août 1943 ; la famille peut se regrouper.


Ce qui s’est passé dans l’appartement de la rue du Cherche-Midi vaut d’être conté. Après l’arrestation, le 1er juin 1944, par la Gestapo d’une partie du réseau du MNPDG, au domicile de Roger Antelme, 2 rue Dupin, Mitterrand a échappé de peu à la rafle. Armes, photos, papiers et le fichier des membres sont récupérés dans une autre cache à la barbe de la Gestapo et transportés 14 rue du Cherche-Midi. Mitterrand conseille à Ferry de disparaître. Revenue du Midi, ma tante Retz découvre les sacs compromettants. Elle les cache dans un recoin des combles de l’immeuble, déchire en menus morceaux avec difficulté le fichier en papier bristol impeccablement tenu par Ferry et en jette discrètement les débris dans les bouches d’égout du quartier.


Avec leurs trois fils de moins de trois ans, mes parents doivent déménager. Nous nous installons au cinquième étage du 15 avenue de Châtillon [aujourd’hui avenue Jean-Moulin] dans l’appartement vacant réquisitionné de Joseph Pichard, philosophe et théologien qui, passionné d’art religieux contemporain, est un des fondateurs en 1935 de la revue L'Art sacré, consacrée à l’art et à la spiritualité.


Les alertes aux bombardements sont parmi mes tout premiers souvenirs. Mes parents nous ont appris à nous débrouiller tout seuls dans le noir. Je n’ai pas encore trois ans. Avant de me coucher, je dispose soigneusement au pied de mon lit mes vêtements et sandales. Je mémorise leur disposition. Dès que résonnent les lugubres sirènes, je m’habille à tâtons dans l’obscurité et nous nous retrouvons dans l’entrée de l’appartement, prêts à descendre, mon frère aîné et moi, tenant chacun une main de mon père, tandis que ma mère s’occupe de mon plus jeune frère âgé de quelques mois. Arrivé au rez-de-chaussée, mon frère qui croit que l’on va se promener, lâche la main de mon père et se précipite vers la porte de l’immeuble. Ma mère le rabroue vertement : « Tu veux te faire tuer ? ». La cave, la lampe-tempête à pétrole accrochée à un bout de fer rouillé sortant du mur de meulière, les ténèbres nous entourent. Des gens enveloppés de couvertures assis, côte à côte, contre les murs. Paroles rares et chuchotées. Longs silences. Des bruits lointains. Odeur des vieilles caves, boulets de charbon, bois moisi, humidité. Mon frère et moi, tenons difficilement en place et dans la pénombre explorons la cave suivis de près par notre père. On attend la fin de l’alerte. Il nous faut remonter de la cave et gravir les cinq étages. Je ne sais ni ne comprends ce qui se passe. Seule reste cette image d’une alerte de bombardement.


Ce n’est plus le confinement de l’abri. C’est le déconfinement et le retour à la lumière éclatante. Je me souviens de ce jour, il fait chaud, le ciel est bleu, le soleil étincelle. Il règne une excitation extraordinaire dans l’air, une rumeur monte de l’avenue. Dans l’immeuble d’en face, sur le balcon filant, c’est une agitation inhabituelle, du monde, d’autres enfants qui, comme nous, agitent des drapeaux. Mon père nous répète : « C’est très important, il faut que vous vous en souveniez ! ». En bas, à travers la grille du garde-corps, il y a des arbres et, au milieu, je vois défiler de gros véhicules verts. Oui, je m’en souviendrai toujours, c’est la Libération de Paris !


Aujourd’hui, le soleil brille. Tout est silencieux. Reviennent mes premiers souvenirs.

 

Bruno Delmas

Paris, 8 mai 2020

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