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Petit journal du confinement - No 14

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4 Jui 2020

Au revoir, madame !

Confinement ? Aucune sensation de confinement pendant cette période étrange où une lumière douce le matin, dorée l’après-midi donnait à l’appartement habituellement plus sombre des allures de vacances.

J’ai toujours aimé vivre dans la « casa », entourée de livres, puis d’enfants, nombreux, puis de petits-enfants au gré de leurs passages et de tous ceux qui passent, demeurent, puis s’en vont.

J’ai retrouvé l’enseignement en remplaçant au pied levé un professeur de Lettres classiques pendant deux mois et demi : d’abord au lycée en présence des élèves, juste le temps de faire connaissance, puis de manière imprévisible par écran interposé.

J’ai assuré les cours pour deux classes d’élèves de Terminale scientifique qui ont choisi l’option latin au baccalauréat, pour une classe de Seconde en français et pour une classe d’élèves de Première, avec la perspective d’un examen écrit et oral de français à la fin de l’année. Ces élèves de Première ont même pu passer avec moi, grâce à la magie de l’informatique, des oraux blancs individuels, avant d’apprendre finalement que ce fameux oral de baccalauréat de français était annulé. Ils ont entre-temps compris qu’un entraînement à une présentation orale peut se révéler un atout dans l’existence.

Chaque matin était ponctué des « Bonjour madame » plus ou moins enthousiastes et s’achevait par de vibrants : « Au revoir madame » !
Un peu plus d’une centaine d’élèves ont traduit, répondu aux questions, pris en notes des commentaires, des explications, en un mot ont joué le jeu et se sont pris au jeu !

La table basse du salon a vu s’accumuler les recherches, les cours, les devoirs. Baudelaire avait remplacé Pomme d’Apiet, Madame de La Fayette Les Histoires du Père Castor !

Merveille de la technique : l’informatique a permis d’atteindre pratiquement tous les élèves, même ceux qui s‘étaient réfugiés à la campagne. Cela a donné finalement un enseignement au contenu plutôt classique, au moyen d’un support très, très moderne, si moderne qu’il m’a fallu l’aide familiale pour installer l’application de visioconférence sur ma tablette.

Nous avons respecté l’emploi du temps du lundi au samedi matin. Il y a bien eu quelques petits ajustements au démarrage, notamment après la découverte que les élèves pouvaient couper mon micro. Une fois ce détail réglé, la suite s’est déroulée plutôt sereinement. Ils me voyaient, je ne les voyais pas ; ils m’entendaient et je les entendais : « Moins vite, madame, moins vite ... ». Sans tableau noir à ma disposition, j’ai beaucoup épelé. Heureusement, par le biais de notre plateforme d’échanges en direct, les élèves pouvaient me poser des questions en groupe ou dans une conversation individuelle, et recevoir dans une bibliothèque virtuelle des publications de textes, de devoirs et parfois des compléments de cours.

Un moment me revient à l’esprit : l’évocation pour les latinistes des jardins à Rome sous Auguste et la description de la villa des Laurentes de Pline le Jeune avec la mer en arrière-plan qui a rempli soudain notre espace confiné et nous a fait rêver. Ces promenades dans le temps passé nous ont fait un peu oublier le temps du confinement.

Avec le support écran mes outils principaux de transmission étaient ma voix et toutes les expressions de mon visage. Il m’a fallu bien préparer et connaître mon cours pour pouvoir capter et garder l’attention des auditeurs à l’aveugle, m’adapter, favoriser le dialogue et bannir l’ennui au risque de … perdre les élèves. On a pu voir parfois s’afficher sur le compteur des participants à la visioconférence un nombre variable d’élèves après l’appel ! J’ai tout de même eu cette chance d’avoir été confrontée à un public motivé, sérieux et curieux.

Le déconfinement a correspondu à la fin du remplacement. Les élèves sont repartis un peu plus riches, le professeur aussi. Un lien s‘était créé.

Les derniers « Au revoir madame » ont été émouvants et chaleureux.

Au fond, l’enseignement a sublimé le confinement. L’espace en moins, la liberté d’aller et venir en moins, la maison restait un lieu d’échanges entre nous, les membres de la famille, mais s’ouvrait aussi virtuellement à de nombreux autres qui nous sont à ce moment-là devenus familiers, proches.

Cette période intense et calme à la fois a rappelé ce qui n’était qu’à l’arrière-plan : notre vulnérabilité mais aussi notre fraternité.

De ce combat inégal et difficile contre l’épidémie où le glas a sonné presque chaque jour, un souvenir demeure : le sourire magnifique des voisins d’en face …

 

Marie-Christine Gantois

Paris, 29 mai 2020

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