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Petit journal du confinement - No 16

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10 Jui 2020

Derrière les portes fermées d’un lycée confiné

 

Le passant, qu’il vienne de la rue de l’Éperon ou de la rue Saint-André-des-Arts, ne voit jamais du lycée Fénelon que ses hautes et fières murailles colorées par le temps qui forment un angle au croisement des deux rues. Venant de la rue Suger, il en découvre le bâtiment annexe dont la façade plus récente n’en est pas moins d’une semblable austérité républicaine.

Du visage de Fénelon, il n’en voit jamais que ce regard impassible, imposant et austère, où on peut lire, gravé dans la pierre du premier bâtiment, un âge qui mérite tous les respects : 1892. Fénelon, vénérable maison, premier des lycées parisiens ouverts aux jeunes filles, inauguré par Jules Ferry lui-même le 22 octobre 1883.

Mais derrière ces remparts – rue de l’Éperon – s’abrite, méconnue du passant, une charmante cour, plantée de platanes presque aussi hauts que leurs murailles protectrices. Une ravissante petite cour, chaleureuse et ombragée, qui se tient en avant de la vieille demeure aristocratique du XVIIe siècle – l’hôtel de Villayer – où les premières lycéennes de Paris étaient venues s’asseoir à leurs pupitres à la fin du XIXe siècle.

Le lycée Fénelon, digne et comme intemporel, semblant défier les âges au milieu de ce patchwork de siècles, se tient fièrement, inébranlable. Au cours de ses 137 ans d’existence, seule une crue exceptionnelle – celle de 1910 – avait pu en provoquer la fermeture. 110 ans plus tard, c’est une autre vague qui devait entraîner la fermeture de ses portes.

Les ombres doucereuses de nos platanes et les vénérables crissements de nos parquets sont toujours là. Les tableaux, les chaises et les tables aussi. Nos murailles semblent toujours impassibles. De l’extérieur, on pourrait croire à peu de frais que cet imposant navire continue de voguer avec sa force paisible.

Les murs sont toujours là mais le doux bruit du vent soufflant dans les platanes de la cour d’honneur ou les lavandes du jardinet ne connaît plus de rival. Nos hautes murailles ne retentissent plus des joies et des enthousiasmes de sa population coutumière.

Depuis le 16 mars, le coronavirus a exilé loin de cette maison commune nos élèves, nos étudiants, nos professeurs, nos personnels techniques et administratifs et l’ensemble de la communauté vivante et bienveillante qui fait la richesse de cet établissement.Ce couloir s’ennuie de ne plus entendre le pas précipité du retardataire dont le réveil a oublié de sonner. Cet escalier s’étonne de regretter le brouhaha inqualifiable que les récréations faisaient exploser sur sa tête. Quant à ce trottoir de la rue Suger, il en viendrait presque à déplorer le départ des foules révolutionnaires des matins de révolte. Et les ombres de nos platanes comme les soleils de notre jardinet se lamentent de ne plus entendre la confidence de leurs rires, tandis que nos bancs comptent les jours avant le retour des amoureux timides mais heureux.

Aucune muraille, aussi haute soit elle, ne peut contenir cette vaste communauté de vies et d’avenirs que rassemble un lycée. Si nos portes sont fermées, nos esprits continuent d’habiter ces cours, ces couloirs et ces salles et – chacun chez nous – le lycée Fénelon a continué d’exister. Désincarné et exilé mais vivant. Nos professeurs ont continué d’enseigner et nos élèves ont continué d’apprendre. Tous nos personnels sont restés mobilisés et ce navire sans murailles a continué à voguer malgré la tempête. L’équipage a été héroïque.

Mais le voyage a été long et chacun s’impatiente de l’heure où l’horizon réapparaîtra et où le navire retrouvera enfin son port d’attache. Où les couloirs et les escaliers pourront de nouveau s’indigner et se réjouir et où nos hautes murailles recommenceront à abriter toutes les joies de la jeunesse.

Cette jeunesse pleine d’enthousiasmes et de talents, de rêves et de révoltes, de bruits et de douceurs. Ces 1200 élèves et étudiants qui font la joie, la fierté et l’honneur – et de rares fois, il le faut bien, l’exaspération – de notre vieille maison. Ces jeunes avenirs sans cesse renaissants plus intemporels encore que nos pierres, cette jeunesse sans laquelle le lycée Fénelon ne serait qu’une adresse et grâce à laquelle il est une communauté de rencontres et de transmission, d’ambitions et d’excellence, où professeurs et personnels travaillent chaque jour à ce que derrière le regard impassible de sa façade le lycée Fénelon conserve son inaltérable jeunesse.

Et aucune porte fermée ne saurait altérer cette détermination. Lorsque les portes rouvriront, nous nous retrouverons comme si nous ne nous étions jamais quittés, rassurés que nos vieilles pierres n’aient pas bougé et que rien ne puisse altérer l’âme de ce bel établissement : le lycée Fénelon reprendra sa vie brillante et enthousiaste. Les fleurs ont eu le temps de pousser, elles n’attendent plus que de nous retrouver.

 

 

Maxime Michelet

Scolarité du lycée Fénelon
1er juin 2020

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