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Petit journal du confinement - No 3

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8 Mai 2020

PETIT JOURNAL DU CONFINEMENT
DE LA SOCIÉTÉ HISTORIQUE DU VIE ARRONDISSEMENT
N° 3

Le 9 mai 2020

De l’art de rester chez soi.

Cher ami,

En préalable de ce courrier, vous me permettrez de traiter un petit point de vocabulaire : bien que je n’aie jamais prononcé de vœux, ni sollicité la tonsure, je préfère me déclarer « cloîtré », le participe « confiné » fait trop penser à « con fini ».

J’aime à dire, dans mes heures de mélancolie, qu’il me reste deux remèdes souverains : l’amitié et l’écriture. En ce moment, l’amitié est troublée par l’interdiction des visites. Aussi, je ressens plus fort la solitude. Dans ces circonstances de clôture forcée, être deux est une grande chance ; je mesure combien elle me manque depuis la mort de l’ami avec qui je cohabitais depuis vingt ans. Je suis sûr que votre couple parvient à dominer le malheur actuel.

Toutefois et plus que jamais, je dispose du second remède : l’écriture. Sauf qu’elle prive durablement de voir les amis ̶ le seul manque vraiment pénible ̶ la « claustration » ne m’est pas difficile, puisque depuis des décennies, je m’impose tous les jours l’équivalent, ayant contracté l’habitude de m’enfermer pour écrivailler clandestinement durant des heures.

Nous devons reconnaître vous et moi que nous sommes des privilégiés : vous écrivez, vous publiez. De mon côté, je scribouille pour moi. N’est-ce pas bénéficier d’une chance extraordinaire que de passer, chaque jour, des heures à réfléchir, à noter, à rédiger, à corriger… alors que l’ennui accable tant de « confinés ». Tout compte fait, pour vous comme pour moi, nous vivons une sainte « clôture » favorable au travail, nous nous l’imposons de nous-mêmes. Nous nous claquemurons volontairement. La différence anormale est que je tape encore plus longtemps que d’habitude sur le clavier de l’ordinateur. De temps en temps, il me faut même abandonner la machine pour reposer les yeux.

En outre, je suis officiellement privé des cent minutes par jour que je consacrais à une longue marche de gymnastique, conseillée par les médecins. Toutefois, muni de ma propre autorisation (autosignée !), je m’accorde « mon heure permise » de promenade « dans le rayon d’un kilomètre » autour de mon logis. Je m’ébahis chaque fois de ne plus reconnaître Paris : un Paris sans voiture ! Quelques autobus passent, vides ou chargés tout au plus d’un à quatre voyageurs. Même les passants sont rares sur les trottoirs…Voilà sans doute pourquoi la police ne vient guère contrôler le quartier : il est désert. Bien de résidents du coin sont « dans leur château ! » Je le reconnais à ceci que les volets sont fermés comme ils l’étaient souvent en fin de semaine. Mais cette fois, ils n’ont pas été repoussés, au matin du premier jour de confinement.

Nous bénéficions d’une autre chance : il y a un siècle, pour communiquer durant la grippe espagnole, les « confinés » ne jouissaient ni de l’ordinateur ni du téléphone ; alors que rue Guynemer, l’ordinateur est sans cesse en marche. Et le téléphone n’a jamais autant sonné. En plus, contrairement aux malheureux « grippés » de 1918, nous avons une « télé » pour nous distraire.

Autre chance : à notre âge, ni vous ni moi ne sommes plus « statistiquement des actifs » soudain privés de travail et menacés à terme de chômage ou de faillite… En revanche, ce qui s’annonce pour nous tous est fort inquiétant : l’économie est gravement atteinte, la production s’effondre ; la reprise sera lente et partielle… Les inégalités induites par l’effondrement économique nous mènent tout droit à une crise sociale d’une ampleur sans précédent. D’autant que les théories en cours, chères aux gouvernants, seront sûrement remises en cause. L’opinion redécouvre une évidence oubliée : « À malheur public, une seule réponse : le service public ». Et non pas le « Tout-marché autorégulé » du néolibéralisme à la mode depuis Reagan.

Les périodes emprisonnées favorisent la lecture ; pour ma part, j’ai peu de temps à lui consacrer, une heure tout au plus, le soir avant le sommeil. Et le plus souvent, c’est pour revenir à un auteur délaissé que je persiste à chérir : Valéry.

Je vous prie, cher ami, de vouloir bien soumettre l’hommage de mon profond respect à votre épouse et d’accepter pour vous-même l’assurance de mon invisible mais fidèle amitié.

Philippe Martial

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